Le coût du Lapin !

A l’aube, lorsque le soleil hésite encore entre aller au travail et rester au frais sous les draps de la nuit, il fait bon parcourir en vélo l’allée qui traverse le « plateau », à Héliomonde, pour aller vers le dortoir des voitures.

C’est donc encore ensommeillé que je faisais souvent ce petit trajet, à vélo, humant les senteurs de la forêt endormie, guettant les premières lumières des chalets ou des rares caravanes, afin de mesurer s’il y avait des encore plus lève-tôt que moi.

C’était le mois de mai, celui des espoirs de l’été.

Mais le plus charmant, au cours de cette balade forcée (se rendre à Paris n’est pas forcément une promenade de détente), le plus charmant, c’était mes petits copains qui galopaient alentour. Je veux parler des lapins. Avec une drôle de manie : ils attendaient, près de l’allée, tapis à plusieurs, me laissant approcher, et dès que mon vélo arrivait à cinq ou six mètres d’eux, plop plop plop, ils se carapataient un peu plus loin, et recommençaient leur arrêt, accrouptonnés sur l’herbe encore trempée de rosée, comme de gros œufs en peluche. Ça me mettait de bonne humeur, finissait de me réveiller, et j’arrivais à la voiture avec le sentiment que, le naturisme, c’est aussi cela : vivre avec la nature, et… accepter l’autre, la différence, ici, les lapins.

Maintenant je ne fais plus trop le chemin. Ou alors, je n’arrive pas à m’en souvenir. Sans doute parce que plus rien ne facilite mon réveil. Et lorsque je dois me rendre à Paris avec mon véhicule, c’est seulement au stop, avant de prendre la rue de la Petite Beauce, que je reprends vraiment pied dans la réalité.

Car il n’y a plus de lapins.

En tous les cas plus assez pour que mes yeux fatigués puissent les distinguer dans les aubes ou au profond des nuits de lunes (car je les retrouvais aussi lorsque je rentrais très tard, à l’heure où même les enfants de hibou n’appellent plus leur mère).

Fini, les petits lapinoux.

« On » leur a fait comprendre que le terrain naturiste, c’était pas un lapinodrome, et que zou, leur place, c’était dans le carnier du chasseur ou dans le bac de l’équarrisseur.

Bon, d’accord, une fois de plus, on va me dire : la réglementation. Un truc du genre « troubles du voisinage » : vos grenouilles font du bruit, vos loups mangent mon troupeau, vos éléphants écrasent mes fleurs… vos lapins font des trous dans mon champ…

D’abord, qu’est-ce que c’est que cette histoire de lapin, qui d’un seul coup, se mettent à dégrader les champs de maïs ? Ca fait un bail qu’on vit ici avec les lapins. Je ne me souviens pas que l’on nous ait reproché leur présence. Ou alors, on nous l’a caché.

Est-ce un truc, genre atome en folie, qui a fait muter les lapins pour transformer les petits rongeurs gambadants « d’avant » en redoutables prédateurs de culture intensive ?

Ensuite, est-ce que les lapins destructeurs de l’agriculture subventionnée française viennent uniquement d’Héliomonde ? A-t-on aussi fait éradiquer tous les lapins, à quinze kilomètres à la ronde, y compris au profond des forêts ?

Enfin, pourquoi les naturistes du Centre n’ont-ils pas été prévenus, de longue date, que, les lapins, ce serait fini un jour. Ca nous aurait permis de nous habituer à leur absence…

Ou alors, c’est un coup des lapins eux-mêmes. Hop ! Un jour, ils sont partis. Ils ont décidé de faire leur baluchon pour se tirer dans des contrées plus clémentes. Des lapins textiles prenant conscience, d’un seul coup, de l’endroit où ils vivaient ? Je ne crois pas : le lapin est un animal à poils… Bon, bon, c’est facile. Mais il faut essayer de garder le sourire. Quoi que… Combien çà a coûté, cette opération (si opération il y a eu), pour faire disparaître les lapins ? Je ne veux pas, une fois de plus, paraître agaçant. Mais si une campagne d’élimination a été menée par des exécuteurs bénévoles, n’est-ce pas en contradiction d’avec la politique qui tend à supprimer le bénévolat ?

En fait, le coût le plus important, pour le modeste admirateur de la nature que je suis, c’est la disparition de ces petits animaux, qui animaient les paysages matutinaux ou nocturnes que je traversais. 

Bien sûr, chacun pourra trouver consolation en visitant le site osenaturisme.com. Il y a des rubriques consacrées à la nature, aux petits oiseaux ou aux gros serpents. Gageons que, très bientôt, nous aurons du lapin et peut-être du chevreuil. Et pas uniquement parce que s’ouvre la saison de la chasse…

Mais enfin, aujourd’hui, mes balades à vélos ont un autre goût… tiens, au fait, les dernières fois où j’ai circulé dans les allées, j’ai vu énormément de limaces se traîner sur le gravier. Moi, à leur place, je me méfierais, vu l’évolution de la biodiversité dans le secteur…

Il est vrai que penser animaux, nature, et autres fariboles un peu vertes, aujourd’hui, ça fait un peu décalé, dès lors que cela ne correspondant pas à des rentrées d’argent. Mais moi, il me semble que les lapins, ça fait aussi partie de l’univers des naturistes, de la vie.

C’est en tout cas ce que j’ose penser, au risque de paraître anachronique…

 

Pierre Thillet

16 octobre 2013

Ce contenu a été publié dans Chroniques. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Le coût du Lapin !

  1. Francoise MAURICE-OLIVIER dit :

    En ce début d’automne, où l’on croise plus de chasseurs que de lapins (même dans ma campagne), l’humour est bien la seule chose qui nous reste. Dommage !…. Et merci à toi Pierre

  2. Marj105 dit :

    Il y a une quinzaine de jours, un samedi soir vers 20h, j’ai vu un magnifique lapin qui gambadait aux alentours de l’accueil.
    Il avait revêtu une très jolie pelisse blanche tachetée de noir… Il vaut mieux passer inaperçu!!! Merci Pierre, j’aime bien ton anachronisme….

Les commentaires sont fermés.